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MÉDIATHÈQUE / BIBLIOTHÈQUE

LA PLUS GRANDE DES CHARITÉS C'EST LA VÉRITÉ

Livre Alat La plus grande des charités c'est la vérité Alat.fr
Auteur
Gabriel DURAND

Éditeur
Opéra Éditions

Édition
2007

Extraits du livre du Père Gabriel DURAND.
Lorsqu'au début de l’année 1957, on me demanda d’accompagner les troupes en Algérie au GH n° 2  du lieutenant-colonel CRESPIN, en vue de participer aux diverses opérations sur le plan humanitaire, j’acceptai avec quelques appréhensions certes, mais avec la certitude de réaliser ce que le Père LOEW m’avait appris dans ses livres et dans ses œuvres : vivre en communauté de destin avec les hommes. 
Ce fut un des temps les plus intenses de mon ministère sacerdotal. Quand on vit au milieu des hommes, on est obligé d’être vrai. Dès les premiers jours, je ressentis tout le poids de ce drame... Je me demandais si j’allais tenir le coup devant la mort de tous ces jeunes. Vite, je fus excédé par les journaux reçus, même chrétiens, qui voyaient ces événements à travers une idéologie. Comme les autres, j’étais arrivé avec des idées préconçues sur le colonialisme. Le Monde se vendait à la criée dans les rues de Sétif et la population se nourrissait d’idées prophétiques de pseudo intellectuels... Beaucoup de futurs ministres portaient les valises qui permettaient au FLN de tuer nos petits Français. On passait sous silence les atrocités de nos adversaires et on voulait faire croire en même temps que nous étions les maîtres de la torture.
La conclusion que j’en tirais est qu’on voulait moraliser la guerre, alors qu’en soi, c’est la guerre qui est immorale. Si un certain sens éthique s’était parfois émoussé, de ce que j’ai vu je peux affirmer la grandeur morale des cadres de l’armée soucieux d'épargner le sang même de l’adversaire. C’est précisément parce qu’on s’est attaqué à cette hiérarchie des valeurs que l’armée a basculé et depuis trente ans ne se remet pas de l’atteinte à son honneur.

Une semaine de l’aumonier militaire "Ventilateur".
Lettre du 26 juillet 1957 à un ami.
Je rentre d’une tournée de cinq jours à travers les Aurès Nementcha. 
Le 20 juillet, à 17 h, nous décollons de Sétif. Nous partons pour cinq jours qui auront un côté agréable, mais nous apporterons beaucoup de fatigue. L’équipage se compose d’un lieutenant, jeune pilote, et d’un sergent qui est un grand as comme pilote d’hélicoptères. Nous atterrissons à Batna pour faire le plein, puis nous mettons le cap sur Aïn-Beïda. Nous sommes très détendus, la radio nous permet d’être en communication avec le sol et l’interphone de parler entre nous sans crier. Nous survolons des chotts et les ruines de la ville romaine de Timgad. 
À Aïn-Beïda, nous sommes attendus, bien reçus. Nous irons même nous détendre au cinéma. Ce poste n’est pas isolé, mais le curé et l’aumônier militaire sont absents et il y a deux Messes à assurer. Je logerai au presbytère. Le sacristain Rachis est un Musulman, on le signale comme fellagha probable. Aussi ai-je une émotion, le lendemain matin. Alors que je suis au bureau du curé, tournant le dos à la porte, j’entends des pas glisser sur le carreau, je me retourne, il est là, à 1,50 m, une carabine à la main. Il a aussitôt un large sourire, il vient m’inviter à tuer des pigeons ! Après un bon déjeuner en compagnie du colonel Le MASSON qui deviendra un général de l’ALAT, nous décollons. Nous aurons presque tout de suite une émotion. Nous volons à 400 m et tout à coup, j’entends le pilote crier : "les sauterelles !". On nous avait signalé un nuage, mais plus à l’est. Les bestioles viennent s’écraser contre la cabine avec un bruit de mitrailleuse. Il faut atterrir, car il peut y avoir des inconvénients pour la turbine. L’appareil se pose en pleine nature. Là, il faut veiller et aux sauterelles et aux fellaghas. 
Nous repartons presque immédiatement. Après un atterrissage à Khenchela, nous repartons sur Guentis. Je suis attendu depuis le matin. Un soldat me dit : "Je suis ici depuis 13 mois, je n’ai jamais vu d’aumônier !". Presque tout le ravitaillement se fait par parachutage. C’est un coin isolé qu’on ne peut oublier. Un vieux sous-officier m’a préparé un autel, une croix a été fabriquée en papier argenté, sur 1’autel, en guise de fleurs, les deux seules touffes d’herbe qu’on peut trouver à plusieurs kilomètres. Elles ont poussé dans l’eau grasse des cuisines. Elles ont sûrement plus de valeur que les œillets dans certaines cathédrales ! 
Après les confessions et la messe, nous repartons sur Taberdga. C’est le PC des légionnaires. Quel souvenir de l’accueil de ces braves types de toutes nationalités mais qui joignent au sens de la discipline, un grand respect pour le Padre ! On peut être un dur, mais cette reconnaissance des valeurs spirituelles est belle. Nous sommes reçus avec tous les honneurs par le colonel SINGÈS commandant la 13e DBLE. Nous avons de nouveau droit à une séance de cinéma : un film de cow-boy, mais qui nous détend. Je peux me laver et m’étendre sur un lit aux draps bien blancs, contrairement à ceux de la veille. La nuit est assez fraîche et, dans ce bon lit qui fut celui de l’administrateur dans ses rendez-vous de chasse avant la guerre, je peux dormir quelques bonnes heures. Le 22, à 5 h 30, je suis debout. Les légionnaires ont déjà préparé l’autel dans le foyer où, par respect, toutes les photos de « pin-up » ont été enlevées. Il y aura plusieurs communions. 
Il faudra repartir pour une journée qui sera une des plus dures que j’ai vécues jusqu’ici en Algérie.
 
Contrairement à toutes les règles, mais pour être au service de tous ces gars déshérités, je dirai quatre messes dans la journée : Kheirane, Djellal, El Oujda. Il faut cependant confesser, écouter. Je voudrais que certains détracteurs soient à ma place pour comprendre les soucis des chefs et des hommes qui ont des vies humaines entre leurs mains. Il fait terriblement chaud. Lorsque nous décollons de Kheirane à 11 h 30, le thermomètre affiche 55 degrés. Nous avalons des pastilles de sel pour ne pas être déshydratés, mais je crois que ce jour-là je boirai au moins dix litres d’eau ! À El-Oujda, quand je communie  à 16 heures, j’ai l’impression de boire un grog. Il est inutile de se servir de bougies, on dirait un paquet de graisse ! Je retrouverai mon étui de brosse à dents en celluloïd complètement déformé et inutilisable. Je verrai encore deux postes : Khanga et Seiar, qui sont déjà des postes du Sahara. Je m’apprête à dire une cinquième messe à Seiar, quand parvient un message, il est 18 h 45 : "ALOUETTE retour immédiat sur Batna, accrochage important". Un légionnaire me dit sa peine de me voir partir si vite ! Cette partie du voyage est la moins agréable, nous sommes très tendus en suivant, par radio, l’opération en cours. Un hélicoptère a déjà atterri. Le capitaine, sous le feu des fellaghas, ne peut plus repartir. L’aviation de chasse annonce que la nuit arrive, qu’elle ne peut plus rien. Nous arrivons trop tard pour faire des évacuations sanitaires, mais je me fais conduire tout de suite à l’hôpital. Il y a déjà huit morts et une vingtaine de blessés. Nous avons payé cher les cent fellaghas qui ont été tués ! Je conserverai longtemps le souvenir de cette scène déchirante de sous-officiers pleurant, comme des enfants, un chef tué d’une balle en pleine tête, la balle est entrée au-dessus du nez. L’ennemi vise bien et un sous-lieutenant blessé à la main me dit : "Un fellagha, à lui seul, en a tué six de chez nous, on a envoyé des prisonniers pour l’inviter à se rendre, il les a descendus aussi". 
Je donne dix extrêmes-onctions et aide autant que je peux l’infirmier débordé. Je ne me déshabille pas de la nuit. Le bilan se chiffre, le lendemain matin, à quinze morts et plus de trente blessés. Je retrouve à l’hôpital un Nantais. Il était pilote de PIPER, une balle l’a touché au sommet du crâne. Aveuglé par le sang, il a pu atterrir, il s’en tirera très bien.
Ce dont ont souffert le plus nos blessés, c’est de la soif. L’un d’eux me dit qu’il n’a pas bu depuis 36 heures. Un autre, blessé de deux balles, hurle pour avoir quelques gouttes d’eau ! Vers neuf heures, je vois arriver l’aumônier du secteur voisin. Je lui demande de rester pour l’enterrement, car je dois poursuivre ma mission. Cette journée sera plus calme, mais les pilotes et moi-même en avons bien besoin. Nous repassons par Taberdga et filons vers le sud. C’est le survol du désert. Nous atterrissons dans une petite oasis, c’est d’ailleurs pour nous rafraîchir. 
Le soir, je suis à Rouffi. C’est la deuxième fois en une semaine que je me trouve dans un poste isolé avec les filles du BMC. Heureusement, l’aumônier a plus de succès que ces filles de joie au rabais et nous aurons une messe fervente. Dans cette journée du 23, je ferai encore les postes isolés de Baniane et Bouzina qui n’ont pas vu d’aumônier depuis Noël ! À ce dernier poste, cinquante seront présents à la messe et douze communieront. En survolant cette contrée, nous sommes à 2 400 m, car les pics sont élevés. Je me rends compte des difficultés de contrôler les Aurès, avec ces vallées parallèles, étroites, avec des arêtes de 700 m en surplomb. En arrivant à Djemorah, ce que je redoutais se présente : dans deux heures, ils partiront en opération. Je réunis les catholiques, il y a des Sénégalais parmi eux. Ils avaient espéré enfin communier, car ils n’ont pas fait leurs Pâques. Il n’est pas question de dire la messe. Je demanderai, à l’avenir, dans ce cas, de conserver sur moi le Saint Sacrement. J’admire leur faim de l’Eucharistie. Nous prierons ensemble et je les laisse en leur souhaitant bonne chance ! Le 24 au soir, nous sommes à Biskra. Les messages ont été transmis : "ALOUETTE transportant aumônier GH 2 atterrit". Le message est mal interprété. Je débarque à peine qu’une 203 vient m’accueillir, un capitaine me transmet l’invitation du colonel. En parlant je m’aperçois que "GH 2" a été transposé en "général" ! Je dois m’excuser d’apporter cette déception au colonel qui maintient tout de même son invitation. Il fait très chaud ici, les nuits mêmes sont étouffantes et il n’est pas rare qu’à deux heures du matin, il fasse 40 degrés. Je me repose tout de même un peu. 
Le 25 au matin, nous mettons le cap sur Batna et Sétif. Aucun incident. Seul un vent violent nous secoue par moments. À midi, nous sommes sur la piste, remerciant Dieu du travail accompli et de sa protection à notre égard. 
Merci à tous ceux qui m’envoient des revues bien accueillies partout dans les postes. 

Retour en Allemagne.
En décembre 1959, je rentrai en Allemagne chargé de la garnison de Tübingen et de la brigade établie dans un rayon de 100 km. Le rôle de l’aumônier était celui de tout aumônier militaire : les hommes, les cadres officiers, sous-officiers - ce qui constituait une véritable paroisse avec hôpital et lycée - 200 enfants au catéchisme - mouvements de foyers - relations suivies avec l’université célèbre. Je suivais les traces de mon prédécesseur, en organisant des réunions entre étudiants. Les contacts avec certains professeurs, Karl Adam, Hans-Küng, ont beaucoup fait pour le rapprochement entre nos deux peuples, pour l’avenir de l’Europe, pour l’œcuménisme. Certes, j’arrivais fatigué, rongé par une amibiase, épuisé par les missions dans les djebels, à la limite du découragement parfois devant tant de blessés et de mourants dont jamais un ne s’était plaint de mourir si jeune, mais j’avais demandé moi-même ce genre de ministère. J’étais en effet frustré, à la fin de mon séjour en Algérie, quand je n’avais pas pris l’air quotidiennement en hélicoptère au moins une heure. Si j’étais devenu le héros de certains bulletins paroissiaux, j’avais conscience que de faire le catéchisme était peut-être apparemment moins glorieux, mais aussi efficace et nécessaire.

​Remerciements.
Pierre JARRIGE
Image
Père Gabriel DURAND
​                                                                             Le père Gabriel DURAND

Né en 1921 en Loire-Atlantique, Gabriel DURAND fait ses études secondaires dans le département. Après le baccalauréat il entre au grand séminaire de Nantes où son cursus sera perturbé par l’occupation allemande et le refus du STO. Il est ordonné prêtre en 1947. Sollicité pour préparer une licence à Angers, il demande la faveur de commencer tout de suite un ministère en paroisse. Vicaire instituteur, au bout d’un an il est nommé professeur au collège externat des Enfants-Nantais.
Très préoccupé par la déchristianisation du monde ouvrier après la lecture de "France pays de Mission", il passe ses vacances en banlieue ouvrière, à Ivry, où vivent THOREZ et MARANNE. S’il voit THOREZ vendre L’Humanité dans la rue, il rencontre également Madeleine DELBREL, convertie du marxisme et qui lui donnera de nombreux conseils alors qu’il travaille dans un abattoir, Porte de la Villette.
Son but est de mieux connaître le monde ouvrier. Madeleine lui donnera ce conseil : "Ne rentre pas dans un syndicat marxiste car c’est ta voix qui comptera et non tes idées". Ce travail exténuant pendant les vacances, ainsi que l’apostolat que lui permet son rôle de professeur, l’épuiseront et son évêque, pour qui il a beaucoup d’affection, lui demande d’aller rendre service à une famille isolée en Allemagne. Ce sera le début de sa carrière dans le monde militaire où il se sent très à l’aise. Mgr PICARD de la VACQUERIE le fera maintenir dans l’aumônerie.
Puis viendra la guerre d’Algérie au GH n° 2 avec toutes ses difficultés. Après le massacre des harkis, il vivra à Paris avant de s’exiler en Belgique. Le Nonce apostolique aplanira les problèmes, il rentrera en France et son évêque lui confiera une vie active près des malades, surtout des malades mentaux. Il contribue à la rédaction d’une revue de psychiatrie. Sa santé très marquée par les séquelles de la guerre d’Algérie se détériore, une visite médicale le fera déclarer inapte. Pendant son année de repos avec un laïque, M. HAMON, il projette d’ouvrir un centre pour les marginaux. 
C’est au travers de deux activités d’Église complémentaires qu’il découvrira que, s’il est difficile de faire le bien, il doit toujours être poursuivi malgré l’ambiguïté du comportement des hommes. S’il a été ordonné prêtre c’est au nom de Dieu qui est Amour.
En 2007, il publie " La plus grande des charités c’est la vérité" dans lequel il raconte sa condition de prêtre et les différentes missions qui lui furent confiées. Il fait également part de ses difficultés à respecter les ordres de la hiérarchie qui ne vont pas toujours dans le sens du respect des droits de l’Homme.
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